Accueil du site > Aller au ciné > Nous aimons > Jasmine

Jasmine

Réalisé par Alain Ughetto
France – 2013 – 1h10
Sortie le 30 octobre 2013
Compétition officielle – Festival d’Annecy 2013

Dans le Téhéran de Khomeiny, mystérieux et oppressant, dans le tumulte de l’Histoire, des êtres de pâte et de sang luttent comme bien d’autres pour l’amour et la liberté. Du frémissement de la pâte modelée, surgit la plus incroyable des histoires mêlant l’amour et la révolution : France, fin des années 70, Alain rencontre Jasmine, une iranienne ; elle change le cours de sa vie.

Jasmine est un film d’animation, nouveau territoire des oeuvres documentaires – comme Valse avec Bashir (2008), d’Ari Folman. Pendant la révolution iranienne, en 1978, deux amants en "pâte modelée" vivent leur amour à Téhéran, déambulant dans un saisissant décor en polystyrène.
Le résultat est poétique, et politique : dans Jasmine, Alain Ughetto, césar du meilleur court métrage d’animation en 1985 avec La Boule, revient sur une idylle enfouie dans sa mémoire depuis plus de trente ans. Ce film marque aussi son retour dans l’animation, un genre qu’il avait délaissé, justement, après "la rupture avec la jeune femme iranienne". "En malaxant la pâte, j’ai massé mon coeur", at- il lâché lors de la première projection publique du film. Ce sera la seule "séquence émotion".
(...) Jasmine est une silhouette bleue, à cause de la couleur de ses yeux, Alain est jaune parce qu’il fallait bien trouver une autre teinte. Les deux créatures sont asexuées, "ce sont deux personnes qui s’aiment, peu importe que ce soit un homme, une femme", explique le cinéaste. Elles n’ont pas d’ossature "parce que la mémoire c’est mou. L’air du temps est mou, la politique aussi. On appuie d’un côté, ça ressort de l’autre.
(…) Dans le film, on devine parfois Ughetto dans le décor, de sorte que l’on entrevoit le making-off. La salle était emballée. "Vous donnez une âme à vos personnages. En voyant ce film, j’ai pensé au travail de Starevitch ainsi qu’aux frères Fleischer. C’est un hommage aux films d’animation !", s’est extasié un spectateur.
(…) Jasmine se déploie tel un kaléidoscope. Les deux amants sont omniprésents mais, en même temps, ils semblent dépassés par l’histoire en marche, les archives télévisées, les bouts de films Super-8, les vidéos récentes... (…) "En 2002, j’étais dans une période où je cherchais à faire un film qui me ressemble. Parallèlement à la réalisation, j’étais caméraman pour des grandes chaînes de télévision, on courait tout le temps, on était dans l’éphémère."
Avec Jasmine, il est parti pour de longs mois de travail solitaire dans sa "grotte". A malaxer sa pâte. A avancer à pas de fourmi : un après-midi entier de concentration pour dix ou quinze secondes d’image... "Je partais au travail, je disais : je vais jouer, comme un acteur." Il n’était pas tout à fait seul : "J’étais entouré par une petite équipe qui m’a bien conseillé, même si au bout du compte je n’écoute que moi. Pour le décor, j’ai dit : on va faire Téhéran avec des emballages en polystyrène. On m’a regardé, médusé..." Le cinéma l’Alhambra, à Marseille, lui a fourni un drôle de studio de tournage : l’espace situé derrière l’écran de son unique salle. C’est là que les deux amoureux en pâte ont papillonné.
Alain Ughetto utilise l’expression "pâte modelée" plutôt que "pâte à modeler", comme si, entre ses mains, la matière instantanément se métamorphosait. "En la tenant dans les doigts, elle s’alanguit, se réchauffe, comme un corps amoureux.
(…) Deux voix off tissent le récit, celle de Jasmine lisant les lettres de l’époque, jouée par une comédienne iranienne qui souhaite garder l’anonymat, et celle d’Alain, interprétée par Jean-Pierre Daroussin. L’histoire est concentrée sur les moments vécus à Téhéran, entre septembre 1978 et mars 1979. "Une histoire d’amour, c’est beau, puis il y a le choc du réel ."
Alain Ughetto finit par quitter l’Iran, peu de temps après l’arrivée au pouvoir de Khomeini (février 1979), persuadé que Jasmine le rejoindra quelques mois tard. "Du jour au lendemain, la vie avait changé à Téhéran, plus de fête, plus d’alcool, plus rien. On n’aurait jamais pu vivre ouvertement avec Jasmine." Elle décide de rester, pour résister. Ils ne se sont pas revus depuis. "Chacun a fait sa vie. Jasmine vit maintenant en Suède. Mais j’ai repris contact avec elle pour l’informer de l’existence du film. Jasmine, c’est un témoignage amoureux condamné dans la pâte." Deux créatures sur le pétrin, dans le pétrin.

Clarisse Fabre – Le Monde


Espace adhérents | | @elastick.net